L’expérience de la mort, par Christophe André

 

Bonjour et bienvenue dans le monde de notre Vie Intérieure. Nous parlons aujourd’hui de la mort…

« Il cessa de pleurer, et, le visage tourné vers le mur, il se mit à réfléchir, l’esprit obsédé par cette unique pensée : Pourquoi, pourquoi cette chose épouvantable ? Mais quoi qu’il fît, il ne trouvait aucune réponse. Et quand l’idée qu’il n’avait pas vécu comme on doit vivre se dressait devant lui, il chassait cette idée bizarre en se rappelant aussitôt la parfaite correction de son existence. Presque toujours le visage tourné vers le mur, il souffrait, seul, de ses souffrances insolubles, il se plongeait, seul, dans ses pensées insolubles. « Qu’est-ce donc ? Est-ce vraiment la mort ? » Et la voix intérieure répondait : « Oui, c’est la mort ». – « Mais pourquoi ces souffrances ? » Et la voix intérieure répondait : « Comme ça, pour rien. »

Tolstoï, La mort d’Ivan Illitch.

 Comme tous les êtres vivants, nous allons mourir un jour. Mais à la différence des autres êtres vivants, nous en sommes conscients. Ce qui fait dire à Woody Allen : « Depuis que les humains se savent mortels, ils ont du mal à être tout à fait décontractés ». Alors, pour nous décontracter, nous nous efforçons de ne pas trop y penser : « L’homme est adossé à sa mort comme le causeur à la cheminée », écrit Paul Valéry.

Mais la mort parfois nous tire par la manche. Nous sommes impliqués de loin, par la disparition d’une connaissance ou d’une célébrité ; nous sommes en présence du corps sans vie d’un ami, près d’un cercueil, à côté d’une tombe… Ou, plus déstabilisant encore, nous sommes impliqués dans notre propre chair, au travers d’une maladie menaçante diagnostiquée chez nous.

Alors, nos illusions s’envolent. Le temps de l’insouciance et des fausses croyances est terminé : nous ne pouvons plus faire comme s’il nous restait un temps illimité à vivre. Non, le temps qu’il nous reste n’est pas illimité. Pire, il est incertain, et peut-être serons-nous morts demain.

Face à la mort et au cortège de peurs qu’elle pousse devant elle, c’est notre vie intérieure qui peut nous donner force et lucidité. Sans un salutaire travail de l’âme, notre crainte de la mort influence et parasite notre vie. Les recherches scientifiques ont montré qu’en activant la peur de la mort, on pousse les humains à plus de matérialisme, plus d’égoïsme, plus de rigidité psychologique. A l’inverse, s’entraîner à un abord lucide, apaisé et réaliste, de l’idée de sa mort apporte peu à peu une forme d’apaisement et d’équanimité, envers une perspective qui ne réjouit, tout de même, personne ! C’était le conseil de Montaigne : « Otons-lui l’étrangeté, pratiquons-la, accoutumons-la, n’ayons rien si souvent en la tête que la mort. »

Alors, de notre mieux, accueillons les irruptions de la mort dans nos vies : devant les faire-part de décès, à l’écoute du glas de l’église voisine… Immobilisons-nous, et laissons toutes les images, les pensées et les souvenirs liés à la mort se répandre en nous ; efforçons-nous, simplement, de rester reliés à notre respiration, au souffle de la vie en nous et autour de nous.

Rendons-nous, de temps en temps, dans les cimetières ; prenons le temps d’y marcher dans les allées, de nous y asseoir ; et là encore, sans rien chercher, sans rien poursuivre, laissons-nous habiter par ces instants, observons cet environnement de vie et de mort mêlés. Restons là, à écouter le chant des oiseaux, le pas des visiteurs sur le gravier… J’ai souvent fait cet exercice avec certains de mes patients qui souffraient d’une anxiété de la mort, et nous en avons gardé, eux et moi, des souvenirs d’expériences très fortes, et paradoxalement très douces.

Connaissez-vous ce haïku du poète japonais Natsume Sôseki ? « Sans savoir pourquoi / J’aime ce monde / Où nous venons pour mourir. ». Le contraire de la mort, c’est la naissance. Nous sommes entrés, nous allons sortir. Et entre les deux il y a la vie. Vous ne trouvez pas qu’elle est belle

À demain, et ne perdez jamais le lien… avec vous-même.