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Le déconfinement sans âge

Isabelle de Courtivron, autrice de L’été où je suis devenue vieille, nous écrit sur ces derniers mois et ce moment particulier où l’on a évoqué l’idée d’interdire les plus de 65 ans à sortir de chez eux après le confinement. Le ton est dur, parfois acerbe, mais si juste tant il résonne avec son récit publié récemment sur le vieillissement au féminin. Elle dénonce l’invisibilisation du « troisième âge », des « aînés » et en particulier notre obsession de penser ce groupe complètement homogène. Ce texte est à mettre entre toutes les mains, pour faire cesser ces stéréotypes nocifs.

 

« Fin avril, je cherche à prendre un rendez-vous chez ma dermatologue. Un panneau s’affiche sur son site : Elle ne reçoit pas les personnes de plus de 60 ans (parce qu’après 60 ans on ne peut pas avoir un cancer de la peau ?). Je téléphone à sa secrétaire. Elle confirme et m’explique que c’est pour « protéger les plus vulnérables et les plus fragiles ».

Les premières semaines du confinement m’avaient permis de mesurer à quel point j’étais privilégiée. Je n’étais pas confinée avec un compagnon violent ou de jeunes enfants excédés par l’enfermement. Je pouvais, sans avoir à me justifier, me gaver de séries, de films, et de lectures. Quand je promenais ma chienne, je découvrais un Paris calme où l’on entendait les oiseaux, sans pollution, sans bruit, sans voitures. A la télé, les mers redevenaient bleues, le corail orange, les flamands roses encore plus roses. Tout ce monde dont on rêvait si la lutte contre le dérèglement climatique n’était pas bloquée par le pouvoir des multinationales et des lobbys. Grâce aux supports technologiques que d’habitude je décrie, j’avais chaque jour de longues conversations avec mes amies confinées aux quatre coins du monde. Les journées passaient vite.

Saturée par les médias qui amplifiaient l’ampleur de la catastrophe et la situation tragique des hôpitaux, j’avais sérieusement limité ma consommation de télé et journaux. Seules les files alarmantes de SDF venaient rompre quotidiennement cette espèce de sérénité temporaire (et illusoire) et me rappelaient de visu l’ampleur de la crise sociale.

Mais j’avais oublié une vérité première : lorsqu’on n’est pas directement touché par une situation, il est facile de tomber dans l’indifférence.

Et puis il fut annoncé que les personnes « vulnérables » et « fragiles » ne seraient pas concernées par la liberté promise du dé-confinement. Les plus de 65 ans, ou plus de 70 ans étaient sommés de rester chez eux, peu importe leur santé. Cela m’a totalement indignée. On parlait aussi de « trier » les malades âgés dans les hôpitaux. A cette nouvelle, une amie, choquée, conclut : « maintenant c’est clair que ma vie a moins de valeur que d’autres ». Ma dermatologue venait aussi de me le prouver.

Je fais partie d’une génération de « jeunes retraités dynamiques » qui avons plus de 70 ans. Comme beaucoup d’autres femmes de sa génération, à mon âge, ma mère n’avait pas pratiqué de sport, et avait toujours suivi des habitudes alimentaires qui, on le comprend aujourd’hui, ne pouvaient qu’affecter négativement sa santé. Cela a rendu les dernières années de sa vie particulièrement difficiles.

Nous, leurs filles, nous sommes révoltées contre les définitions traditionnelles de la féminité qui nous enfermaient. Nous avons toujours été actives, nous avons travaillé, avons fait du sport, et avons continué à nous sentir utiles de nombreuses façons après la retraite—tout en sachant nous adapter à certaines limitations physiologiques. Mais encore aujourd’hui, la ménopause est censée sonner la fin de nos vies de femmes. Et annoncer la vieillesse. La médecine prend mal en compte les affections liées à l’âge : on pourrait lutter contre l’ostéoporose en proposant des densitométries osseuses régulières, mais les généralistes envisagent rarement cet examen ; le dépistage du cancer du sein n’est plus proposé par la Sécurité Sociale après 74 ans.

Et ces mêmes scientifiques, maintenant, nous expliquaient que nous étions « fragiles » et « vulnérables », nous privant de notre liberté, nous qui avions tant lutté pour la conquérir, pour rester indépendantes le plus longtemps possible. Au moment même où l’on croyait avoir déjoué les stéréotypes culturels stigmatisants de la « vieille femme » que Mona Chollet décrit si savamment dans son livre Sorcières.

Les autorités ont cherché un euphémisme pour désigner les personnes « vulnérables » à qui on allait interdire de sortir de chez elles. Leur définition a changé plusieurs fois. D’abord, il était question des anciens, puis du 3e âge, puis des seniors ; un consensus a finalement vu le jour sur le terme « aînés » (âge désormais indéfinissable). Avant de faire marche arrière sur leur sort : les « aînés » seraient finalement libres de sortir du confinement – peut-être parce que l’idée que tant de sénateurs deviendraient persona non grata n’envoyait pas un message consensuel. La confusion entre « vieux » et « malades » s’est temporairement éloignée ; un peu trop tard, car elle avait marqué les esprits.

Ces dernières années les magazines n’avaient pourtant pas cessé de vanter les artistes qui à 90 ans continuaient à écrire, filmer, peindre. Des exemples pourtant bien minoritaires censés prouver les progrès de la science et la médecine. On publiait des articles sur l’allongement de la vie, saluée comme une énorme victoire humaine. Dans la foulée, on oubliait de parler de l’état lamentable des Ephad qui pourtant reflétait avec bien plus de réalisme la situation des personnes vieillissantes dans notre société.

D’où le double discours sur la vieillesse : d’un côté on se disait fiers de ces modèles célèbres de vitalité, optimisme et créativité ; d’un autre côté, on pensait obliger les personnes de ce même âge à devenir invisibles, enfermées (et au pire, choisies pour être sacrifiées les premières).

Marie de Hennezel, au milieu de cette cacophonie mortifère, a le mieux résumé un argument plein de sagesse. Pour elle « fragile » et « vulnérable » ne veulent pas dire la même chose et ne sont pas interchangeables.

Nous sommes toutes et tous vulnérables, à une maladie, une blessure, un accident ; quelque chose de terrible peut nous arriver à n’importe quel moment et à n’importe quel âge. La fragilité, en revanche, décrit un état physique (ou mental) ; par exemple une maladie grave qui pourrait en effet mettre en danger la vie de quelqu’un déjà très atteint.

Mais tant que l’expression « protéger les vulnérables » continuera à fonctionner comme un mantra dans la bouche de ceux qui ne réfléchissent pas au sens de ces termes, les stéréotypes nocifs vont perdurer. »

Isabelle de Courtivron, le 8 mai 2020